Grégory Clemente : « L’Afrique, c’est la priorité de notre stratégie »

Afrique

Dans cet entretien, Gregory Clemente, DG de Proparco, détaille la stratégie en Afrique de la filiale du groupe Agence français de développement (AFD) dédiée au secteur privé, ainsi que les mécanismes destinés à donner une nouvelle impulsion à la coopération économique de la France avec l’ensemble du Continent.

La Tribune Afrique : Votre nouvelle stratégie a été adoptée quelques mois avant l’élection d’Emmanuel Macron qui s’est engagée sur une nouvelle politique de la France en Afrique qui fait la part belle à l’économie. Comment intégrez-vous cette nouvelle donne dans vos interventions sur le Continent ?

Gregory Clemente : Effectivement, notre stratégie 2017-2020 a été entérinée par notre conseil d’administration en décembre 2016. Elle fixe une trajectoire déjà très ambitieuse en matière d’aide pour le groupe AFD et une contribution affirmée de la place que le secteur privé doit prendre dans cette stratégie au niveau du groupe. L’objectif à l’horizon 2020, pour ce qui est du secteur privé, c’est de réaliser plus de 3 milliards d’euros d’activités.

S’agissant de Proparco, l’objectif est de passer de 1 à 2 milliards de financements annuels, à travers une stratégie de croissance extrêmement rapide sur le secteur privé pour plusieurs raisons. La première, c’est que la création d’emplois se fait essentiellement dans le secteur privé et c’est un élément clé de notre stratégie. La seconde, c’est que vous avez en Afrique un certain nombre de pays qui se sont réendettés et sur lesquels le groupe souhaite être vigilant et passer par le secteur privé en développant des approches sous forme de partenariats public-privé qui pèsent moins sur les finances publiques des Etats. C’est aussi la raison pour laquelle la croissance des activités de Proparco, qui est attendue dans les prochaines années, est plus forte que celle du groupe AFD dans son ensemble.

Quel bilan tirez-vous de votre expérience en Afrique où vous avez notamment participé à des projets de partenariat public-privé (PPP) ?

La différence dans les approches PPP est extrêmement dépendante du cadre réglementaire de chaque pays. Vous avez des pays avec des schémas clairs et précis, ce qui permet de promouvoir ce type d’approche, mais vous avez aussi d’autres pays dans lesquels il faut d’abord réviser le cadre réglementaire permettant l’émergence du financement via des PPP. Dans le domaine des infrastructures ou des énergies renouvelables par exemple, certains pays sont en pointe pour financer des projets via les PPP. L’important, c’est de voir comment Proparco et l’AFD peuvent travailler ensemble pour améliorer les cadres d’investissements qui permettront demain aux pays de financer des PPP avec la chance extraordinaire pour le groupe, le client et les infrastructures, de voir dans le tour de table, Proparco sur la partie privée et l’AFD sur la partie publique.

Le secteur privé en Afrique est essentiellement composé de PME. Or, la plus grande difficulté pour ces entreprises, c’est l’accès aux financements. Comment apportez-vous, à votre niveau, des réponses à cette problématique ?

Il est essentiel d’avoir à ce niveau une définition partagée de la PME. En matière de besoins en financement en France par exemple, il s’agit de montants très élevés, alors qu’en Afrique, les PME ont des besoins beaucoup plus faibles. Là encore, les situations sont différentes d’un pays à un autre. Notre approche par rapport à cette problématique est multiple. Tout d’abord, nous intervenons à travers les prêts, le financement de plans d’investissements ou sous forme de prise de participation, qui reste un axe important du plan de développement de nos activités.

Ensuite, pour des impacts plus globaux, nous nous appuyons aussi sur des acteurs locaux, c’est-à-dire les banques locales à qui nous faisons bénéficier des financements dédiés. Nous leur apportons des financements à long terme qui sont fléchés pour financer les PME.

Enfin, au-delà des financements, nous apportons aussi des garanties : le groupe AFD a un dispositif, « ARISE », qui aujourd’hui fonctionne bien dans plusieurs pays du Continent. Il permet en fait d’apporter soit des garanties individuelles aux banques pour financer à leur tour les PME, soit des garanties de portefeuille. Il s’agit de mécanismes qui au final, pour le client PME, ne sont pas forcément connus, mais qui permettent aux banques locales de prendre davantage de risques pour le financement des PME.

C’est un élément structurant de nos activités et nous à Proparco, nous venons compléter ce dispositif de garantie de différentes manières. La première, ce sont des garanties individuelles de taille faible dont le montant maximum tourne autour de 1 million d’euros ; puis, les garanties de portefeuille dont le montant va au- delà. Il importe, par exemple, de savoir qu’en début de cette année, nous avons été notés par l’agence SP, ce qui permet de valoriser la signature lorsque nous apportons des garanties.

Au-delà de tous ces mécanises, nous sommes aussi présents au niveau de l’intermédiation bancaire où nous nous appuyons sur les institutions de microfinance qui vont aller toucher les PME, parfois les plus petites. C’est à travers tous ces mécanismes que nous démultiplions nos interventions en faveur du tissu entrepreneurial, des PME ainsi que des TPE.

Votre nouvelle stratégie mise aussi et surtout sur la mobilisation de fonds pour le financement d’opérations stratégiques. Ces derniers temps pourtant, le flux, notamment en matière de levées de fonds, a quelque peu baissé comparé aux années précédentes. Cette situation vous inquiète-t-elle ?

Nous avons clairement fait le constat que de plus en plus de nos clients et nos prospects avaient besoin de renforcer leurs fonds propres. Depuis longtemps, nous appuyons, directement ou en co-financement, l’écosystème du private equity à travers les sociétés et les fonds d’investissement pour que ceux-ci puissent prendre le relais, notamment pour investir dans des prises de participations minoritaires dans les entreprises, surtout les PME.

Pour ce qui concerne les levées de fonds, les premières sont plus difficiles que les levées de fonds successeurs. Nous intervenons également à ces niveaux avec nos homologues européens, les « DFI » (Development finance institutions, NDLR), comme la DGD ou le FMO, pour accompagner l’émergence de nouveaux acteurs et équipes de gestion sur le Continent. C’est quelque chose d’ancré dans notre ADN et pour les levées de fonds successeurs, nous sommes également capables d’investir quand c’est nécessaire, surtout en faveur des startups qui constituent désormais des cibles privilégiées dans le cadre des activités de Proparco.

En renforçant vos interventions auprès du secteur privé à travers des prêts de financements ou même de prises de participation, n’y a-t-il pas de risques que vous supplanter justement les acteurs locaux, notamment les banques, à qui vous prenez des parts importantes de marchés comme certains le soulèvent comme critique à l’égard de Proparco ?

C’est certes une manière de voir les choses, mais aujourd’hui, il faut reconnaître qu’il n’y a pas assez de flux d’investissements sur le Continent. Nous nous positionnons plus dans une approche complémentaire des acteurs locaux, dans le cadre de nos deux principes majeurs d’interventions : la subsidiarité et l’additionnalité. Nous ne faisons pas donc de compétition avec les banques locales lorsque les fonds peuvent être apportés sur place, mais nous nous plaçons plutôt dans les cas où ces acteurs locaux n’ont pas la capacité d’apporter la maturité des financements ou de porter le volume pour certaines opérations.

Nous travaillons donc en bonne intelligence avec les acteurs locaux pour faire émerger des opérations surtout complexes ou dans lesquelles la capacité de ces acteurs fait défaut.

On remarque ces derniers temps un renforcement de la présence et des interventions des institutions de financement du développement, occidentales ou d’autres pays développés ou émergents, et même d’institutions financières internationales. En quoi cette concurrence pourrait-elle être bénéfique au Continent ?

Au niveau européen d’abord, nous agissons en complémentarité à travers l’European Devlopement Finance Institutions, une association de quinze institutions de financement du développement. En son sein, l’on retrouve quatre grandes institutions, dont la DGD allemande, la FMO hollandaise, la CDC britannique et puis Proparco. Nous développons des synergies à travers des rencontres régulières du conseil d’administration, dont je suis d’ailleurs membre, ce qui nous permet d’harmoniser à la fois nos axes d’interventions prioritaires et un certain nombre de pratiques, notamment sur des sujets environnementaux et sociaux.

Nous partageons nos expériences et nous essayons des approches communes comme c’est le cas par exemple avec la FMO et la DGD avec qui nous avons une « frenchy facility ». C’est un mécanisme qui nous permet de reconnaître mutuellement nos procédures, nos manières de faire et qui permet à l’un de nous trois d’être leader pour une opération donnée. Ce qui est bénéfique pour le client qui aura ainsi un seul interlocuteur avec qui il va négocier et structurer l’investissement surtout pour des opérations de taille importante.

C’est aussi, la même approche avec les autres institutions internationales comme la SFI (groupe Banque mondiale, NDLR) avec lequel nous développons des approches communes et qui est un de nos partenaires privilégiés dans des opérations de prêts ou d’investissements.

Proparco comme l’AFD, c’est l’aide publique française au développement. Comment à travers vos interventions et financements, participez-vous à étendre l’influence française en Afrique notamment celle des entreprises de l’Hexagone ?

L’aide publique au développement est une aide dite « déliée », c’est-à-dire qu’elle n’a pas vocation à financer exclusivement des intérêts français. Concernant Proparco, nous finançons exclusivement des entreprises locales qui peuvent certes être des entreprises purement locales, mais aussi des filiales d’entreprises françaises, mais installées localement dans nos pays d’interventions.

Vous êtes désormais un observateur et expert de la dynamique que connaît le Continent depuis quelques années. Au-delà des chiffres ressassés, quel constat dressez-vous et quelles sont pour vous les perspectives pour la croissance africaine au regard du contexte actuel ?

L’Afrique, c’est notre grande priorité géographique et notre nouvelle stratégie l’illustre bien avec un volume de financement de 2,7 milliards d’euros que nous comptons mobiliser entre 2017 et 2020. En termes de dynamique de croissance et au-delà des chiffres, il y a deux aspects qui me paraissent importants à mettre en exergue. Le premier, c’est que la situation est très différente d’un pays à un autre. Il y a des régions aujourd’hui qui sont impactées positivement ou négativement par la baisse des cours des matières premières, notamment le pétrole, ce qui explique la volatilité de la croissance ainsi que des difficultés pour certains pays. Le second aspect, c’est que si on prend du recul, on constate que les besoins sont importants à l’échelle du continent. Qu’il s’agisse des infrastructures, de l’éducation ou de l’accès à des services sociaux de base. C’est pourquoi nous avons mis ces objectifs au cœur de nos priorités. Il faut aussi souligner que parallèlement à ces besoins importants, les projets bancables que nous pouvons financer sont faibles, mais les opportunités d’investissements demeurent et restent extrêmement prometteuses.

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Propos recueillis par Aboubacar Yacouba Barma