En Afrique, la drague des binationaux

Football

La sélection camerounaise en appelle aux origines du Vaudois Dimitri Oberlin pour tenter de l’arracher à l’équipe de Suisse avant qu’il n’y ait disputé un match officiel. Une pratique courante de la part des équipes nationales africaines, mais qui ne fonctionne pas toujours.

Au terme du match de son FC Bâle face au FC Saint-Gall le 7 octobre prochain, Dimitri Oberlin préparera ses affaires en vue de la trêve internationale. Il devrait vraisemblablement rejoindre l’équipe de Suisse M21 qui affrontera le Pays de Galles le 16 octobre dans le cadre des qualifications pour l’Euro, mais le conditionnel est de rigueur. En début de semaine, les instances du football camerounais ont fait le pari d’en appeler aux origines du jeune homme de 21 ans, né à Yaoundé avant de rejoindre sa mère dans le canton de Vaud, pour en faire un Lion indomptable. Il est convoqué pour une double confrontation face au Malawi dans le cadre des éliminatoires de la prochaine Coupe d’Afrique des nations.

En Suisse, tout le monde se pince pour y croire, à commencer par le beau-père de l’intéressé qui, contacté par Sport-Center, assure que l’attaquant n’a même pas le passeport camerounais. Supporters et dirigeants redoutent un nouveau scénario à la Ivan Rakitic, qui après avoir fait toutes ses classes avec la Nati espoir avait finalement décidé de défendre les couleurs de son pays d’origine, la Croatie, jusqu’à atteindre cet été la finale de la Coupe du monde.

Mais vu d’Afrique, la manœuvre n’est qu’un chapitre de plus au grand livre de la reconquête du cœur des footballeurs binationaux, violemment déracinés ou volontairement expatriés, par l’équipe de football de leur pays d’origine. De nombreuses fédérations y contribuent, de manière plus ou moins adroite et systématique.

Pas de coup de foudre

L’entraîneur vaudois Raoul Savoy, actuellement sélectionneur en République centrafricaine, nous l’expliquait en détail alors qu’il dirigeait la Gambie. Une grande partie de son travail consistait à voyager de par l’Europe, voire de par le monde, à la rencontre des footballeurs d’origine gambienne pour leur «vendre» le projet de l’équipe nationale. Il s’agit d’une part de les rassurer quant aux conditions qui les attendent en Afrique, et de l’autre de les faire se sentir désirés, importants, voire nécessaires. Autrement dit: de les draguer.

Mais en la matière, le coup de foudre n’existe pas. Les joueurs se déterminent souvent par rapport à des considérations plus pragmatiques que sentimentales. L’expérience montre que le footballeur qui mesure la perspective de jouer pour une prestigieuse sélection européenne n’y renonce pas pour renouer avec ses racines. Lors de la Coupe du monde en Russie, 29 joueurs étaient nés sur le territoire français et portaient les couleurs d’un autre pays, mais aucun, à l’exception peut-être du défenseur sénégalais Kalidou Koulibaly, n’aurait eu la moindre chance d’être retenu dans la liste des Bleus.

Double citoyenneté non reconnue

Pour le football suisse, «perdre» Dimitri Oberlin paraissait improbable pour deux raisons puissantes, mais pas absolues. La première: Vladimir Petkovic l’a déjà convoqué avec l’équipe A et l’a même fait jouer une vingtaine de minutes lors d’un match en Grèce, avant la Coupe du monde. Suffisant pour lui témoigner d’une certaine considération, mais pas pour sceller son destin puisqu’il ne s’agissait que d’une rencontre amicale.

La seconde: le Cameroun ne reconnaît pas la double citoyenneté. Lorsqu’un de ses ressortissants acquiert un autre passeport, la loi prévoit qu’il soit déchu de sa nationalité d’origine et qu’un décret soit nécessaire pour la restaurer; la pratique montre toutefois que des facilités existent pour des footballeurs susceptibles de renforcer les Lions indomptables. Surtout aujourd’hui, alors qu’ils ont un besoin urgent de retrouver du mordant.

Stratégie claire

En juin prochain, le Cameroun accueillera la Coupe d’Afrique des Nations et sa sélection est tenante du titre. Elle aborde pourtant l’alléchante échéance en proie à une profonde crise d’identité. Dans la foulée de son succès continental en 2017, elle a échoué à se qualifier pour la Coupe du monde russe, pour la deuxième fois seulement depuis 1990. Mais il n’a échappé à personne que deux Camerounais d’origine (Kylian Mbappé et Samuel Umtiti) ont soulevé le trophée avec les Bleus et que trois autres (Breel Embolo, François Moubandje et Yvon Mvogo) appartenaient à l’équipe de Suisse.

Pour redresser la barre de sa propre sélection, la fédération a fait appel à deux anciennes stars néerlandaises, Clarence Seedorf et Patrick Kluivert, qui, dès leurs débuts, n’ont pas fait mystère de la stratégie qu’ils allaient adopter: recruter, dans les meilleurs championnats européens, les meilleurs joueurs d’origine camerounaise, avant qu’il ne soit trop tard.

Autorisations manquantes

En vue de leur premier match, ils ont ainsi convoqué trois néophytes passés par les équipes de France espoirs: Adrien Tameze (OGC Nice), Paul-Georges Ntep (Wolfsburg) et Jérôme Onguéné (RB Salzbourg). Pour leur second rassemblement, ils ont ajouté le nom de Dimitri Oberlin (orthographié «Oberling» dans la sélection officielle).

Problème: les responsables du football camerounais semblent ne pas s’embarrasser de manœuvre d’approche, de la drague souvent nécessaire avant de conclure, ni de la complexité de l’équation administrative. Il y a quelques semaines, Adrien Tameze a poliment décliné l’invitation, arguant ne pas avoir eu le moindre contact avec les sélectionneurs avant d’avoir connaissance de sa convocation. Paul-Georges Ntep et Jérôme Onguéné n’ont eux pas pu jouer début septembre contre les Comores faute d’avoir reçu les autorisations nécessaires. La presse camerounaise affirme aujourd’hui que les deux cas ont été régularisés et que les joueurs pourront être alignés contre le Malawi.

Quant à Dimitri Oberlin, le Cameroun retient son souffle. La Suisse aussi.