Didier Acouetey : « L’Afrique va beaucoup apporter au renouveau universel »

Afrique

DÉCRYPTAGE. Le président du cabinet de ressources humaines AfricSearch scrute depuis plus de vingt ans l’Afrique dans ce qui fait sa force : les hommes et les femmes dans l’entreprise.

Alors que la présence de la Chine ne cesse d’inquiéter les anciens partenaires privilégiés des pays africains, que ceux-ci à l’image de la France essaient de réagir avec une conférence comme Ambition Africa organisée par Business France ces 22 et 23 octobre à Paris, l’Afrique continue ses mues. Elles sont politiques, économiques, sociales, culturelles et digitales. Au-delà du changement de paradigme induit, il s’agit désormais pour tous, non-Africains mais aussi Africains, sur le continent et en diaspora, d’utiliser la bonne grille de lecture pour tirer profit d’un environnement complexe dont les acteurs veulent plus que jamais compter dans la nouvelle donne économique internationale. En observateur averti, Didier Acouetey pose un diagnostic précis de l’Afrique et esquisse des pistes de réflexion qui devraient lui permettre de faire la différence. Entretien.

 ©  Esprit Magazine
Didier Acouetey pose un regard lucide sur de nombreuses facettes de l’Afrique. 

Le Point Afrique : Quelles sont, selon vous, les transformations importantes qui ont marqué l’Afrique ces dernières années ?

Didier Acouetey : L’Afrique a été marquée positivement par plusieurs transformations ces dernières années. L’industrie numérique et des technologies de l’information a été un domaine qui a influé sur le continent avec des effets directs sur d’autres secteurs, comme celui de la finance. L’exemple du mobile money, tel que M-Pesa au Kenya, en est une parfaite illustration. Les transactions via M-Pesa équivalent à 50 % du PIB du Kenya. Parmi les autres éléments de transformation, on peut aussi noter les politiques économiques structurelles qui visent à produire et à transformer davantage les ressources naturelles en Afrique avec des processus que l’on constate dans les secteurs comme l’agroalimentaire et le bois, notamment.

Le développement important à venir de la classe moyenne, accompagné de l’explosion urbaine, avec plus de 1 milliard d’Africains qui vivront dans les villes d’ici à 2050, modifie la structure des villes et les modes de consommation. Cela a incité également les États à investir plus massivement dans les infrastructures, comme les routes, les ports, les nouveaux aéroports, etc. De ce point de vue, l’arrivée en force de la Chine sur le continent africain a marqué une rupture dans la façon dont l’investissement était conçu en Afrique jusqu’à présent. Ces transformations n’ont pas permis, en revanche, de réduire le chômage massif des jeunes, d’améliorer la gouvernance politique et d’augmenter la part de l’Afrique dans l’économie mondiale.

Avec votre cabinet de ressources humaines, vous avez ouvert la voie au recrutement de cadres, d’origine africaine ou pas, pour de grandes entreprises du continent. Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui veut s’y installer ?

En effet, la création du cabinet AfricSearch, en 1996, a permis de favoriser le retour de nombreux diplômés et cadres africains sur le continent et d’offrir une meilleure visibilité au marché de l’emploi et à ses besoins. L’Afrique étant plurielle et en pleine transformation, il est important d’analyser les réalités des pays sur le plan économique et structurel afin de modérer les attentes, en particulier sur le plan salarial, et de garder un peu de modestie sur le plan social. L’effet « messianique » du diplômé qui retournait en Afrique ne fonctionne plus. Il y a en revanche beaucoup d’opportunités dans de nombreux secteurs qui ne demandent qu’à être saisies par ceux qui ont l’esprit entrepreneur.

Il y a au moins deux choses qu’on peut faire quand on s’installe en Afrique : soit travailler pour le compte d’une entreprise, soit entreprendre soi-même. L’univers du travail africain a-t-il des particularités qu’il convient de connaître pour réussir son insertion professionnelle ?

Selon que l’on travaille dans une PME ou une grande entreprise internationale, le système de management peut se révéler extrêmement différent. Centralisé dans le premier cas, avec une gestion qui repose sur un seul homme, à savoir le dirigeant. Il est très difficile de prendre des initiatives dans ce contexte. Dans le deuxième cas, les entreprises de plus grande taille, un processus de décision informel, hors relations hiérarchiques, est parfois celui qui régit le fonctionnement de la société. Il convient d’en avoir connaissance pour savoir où sont les leviers de décision. Par ailleurs, dans certaines entreprises où les systèmes d’information n’existent pas, l’accès à l’information peut se révéler extrêmement difficile pour comprendre le fonctionnement de la société et prendre des décisions.

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Des étudiants sénégalais lors d’une compétition panafricaine de robots à la place du Souvenir à Dakar en mai 2016.

L’une des réalités du monde économique africain, c’est l’importance du secteur informel. Comment faut-il appréhender cette réalité quand on vient s’installer en tant qu’entrepreneur ?

Le secteur informel représente en effet une très grande partie du monde de l’entreprise dans beaucoup de pays en Afrique. Il représente entre 70 et 80 % du PIB des pays, selon des données de la Banque mondiale. Pour l’appréhender, il est essentiel d’en comprendre quelques-unes des caractéristiques. Le niveau d’éducation y est généralement faible. L’accès au financement formel est quasi impossible ; ces entreprises du petit informel ont recours au marché du crédit non officiel, où les taux d’intérêt sont onéreux. L’utilisation des technologies de l’information et de la communication est limitée. Ces entreprises sont pour la plupart concentrées dans les mêmes secteurs d’activité que les entreprises du gros informel, comme le commerce, l’artisanat, le transport et les marchés de produits de consommation divers. Elles vendent des produits de faible qualité à des microentreprises et à des ménages à faibles revenus dans un marché hautement concurrentiel. Les employés qui y travaillent ont également un faible niveau d’éducation compte tenu des conditions de travail proposées, des bas salaires et de l’absence de protection sociale. En plus de ces contraintes, il y a quand même une fiscalité « informelle » qui s’applique à ce secteur. Par conséquent, celui qui se lance dans un secteur où beaucoup d’entreprises informelles sont présentes doit bien affiner son modèle économique pour réussir.

Quelles voies préconiseriez-vous aux États pour faire du secteur informel un allié plutôt qu’un acteur majeur qui crée des richesses, mais ne s’acquitte d’aucune taxe ou impôt, ce qui conduit à un manque à gagner fiscal, et donc à des difficultés pour financer des services plus performants pour les populations ?

La nouvelle dynamique économique que l’on constate sur le continent est aussi le fait d’entrepreneurs locaux, qui investissent des secteurs comme la logistique, les infrastructures, la finance, le tourisme, l’hôtellerie. L’une des questions-clés posées à l’Afrique est de savoir si les États sont aujourd’hui capables de créer les conditions d’émergence d’un vrai secteur privé protégé du racket fiscal, avec des taux d’imposition trop élevés qui sont aussi bien formels qu’informels. C’est une question importante, car le sentiment général est celui d’une grande inégalité devant l’impôt en Afrique aujourd’hui. Les données disponibles accordent à l’Afrique un ratio impôts-PIB de 19,1 % en 2015 (étude sur 16 pays), tandis que la moyenne est de plus de 34 % pour les pays membres de l’OCDE. Il faudrait encourager le secteur privé à s’acquitter de ses impôts et taxes, en lui garantissant en retour un bon niveau de service public et une fiscalité non dissuasive, à un taux faible, mais permettant d’élargir l’assiette fiscale.

 

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Des ouvriers agricoles en train de planter du thé à Mabayi, une commune de la colline Ruhororo au Rwanda. 

La privatisation progressive des économies africaines a conduit à une multiplication des créations d’entreprises. Sur quels préalables insisteriez-vous pour quelqu’un qui souhaite entreprendre aujourd’hui, seul ou en partenariat, en Afrique ?

Le partenariat est, selon moi, la meilleure formule permettant à un investisseur de s’adapter plus facilement à un nouveau marché. En Afrique, de surcroît, compte tenu du caractère pas toujours très lisible de certains marchés (absence de données exhaustives) ou d’« attitudes imprévisibles » de l’administration, il est préférable d’avoir un partenaire local qui connaît les acteurs locaux, le marché, l’administration.                        Il faut savoir bien choisir son partenaire, en revanche, sinon l’échec est prévisible. C’est extrêmement important, comme partout d’ailleurs.

L’Afrique, « nouvelle frontière économique », est aussi un continent qui doit faire face à un triple défi : numérique, industriel et écologique. Que diriez-vous à quelqu’un doutant de la capacité du continent à relever ce challenge ?

Un pays comme le Rwanda a réussi en vingt ans à relever ces trois défis. Sur le plan technologique, le Rwanda est un tech hub avec beaucoup d’incubateurs et une forte dématérialisation dans certains secteurs, comme le transport. Récemment, il a d’ailleurs abrité le Next Einstein Forum réunissant des scientifiques et des chercheurs africains de haut niveau. Pour ce qui est du défi industriel, le Rwanda a là aussi progressivement fait sa mue, avec une vraie industrialisation de la technologie, du tourisme, une transformation progressive de l’agriculture… Sur le plan écologique, le Rwanda fait également beaucoup d’efforts. Kigali est ainsi une des villes les plus propres d’Afrique. C’est l’illustration même que ces défis peuvent être relevés si la volonté politique est là et s’accompagne d’une bonne gestion des ressources publiques.

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Lomé, au Togo : le terminal de conteneurs en juillet 2017. © Andrew Esiebo/PANOS/REA

L’Afrique vit une mutation économique importante. L’économie de rente y a de moins en moins la cote au profit d’une volonté de mettre en place une économie qui crée plus de valeur ajoutée, ce qui est intéressant pour les nouveaux arrivants. Que pouvez-vous leur dire à ce propos ?

L’économie de rente ne profite qu’à un petit groupe extrêmement limité, à côté des multinationales étrangères ou des États. De plus en plus d’États organisent progressivement leur sortie de l’économie de rente vers une économie plus diversifiée. On peut donner l’exemple de la Côte d’Ivoire, dont le gouvernement a mis en place des politiques très incitatives visant à la transformation locale du cacao et de la noix de cajou, avec des résultats très encourageants. Malgré les imperfections, une dynamique semble être lancée. Cela montre que les États ont pris conscience de la non-viabilité des économies de rente fondées sur des matières premières agricoles ou minérales dont les cours sont déterminés ailleurs que sur le continent en fonction des aléas internationaux et du bon vouloir des multinationales.

À côté des « repats », ces Africains installés à l’extérieur qui retournent sur le continent, il y a les diasporas qui, elles, restent à l’étranger. Que pouvez-vous leur dire qui montre qu’elles sont importantes pour les pays africains ?

Avec plus de 50 milliards de dollars envoyés chaque année par les diasporas vers le continent, soit une somme supérieure à celle de l’aide publique au développement, il est évident que celles-ci peuvent et doivent jouer un rôle de dynamisation politique et sociale, de transfert de compétences. En suivant les politiques que des pays comme la Corée du Sud ou l’Inde avaient mises en place afin d’attirer leurs diasporas pour qu’elles participent économiquement au développement de ces pays, le Rwanda est en train de tirer des enseignements concrets de cette réalité.

Sur quoi l’Afrique doit-elle être vigilante pour se maintenir dans une orbite  de développement harmonieux humain et économique ?

L’Afrique doit être vigilante par rapport à sa jeunesse. Alors que 70 % de sa population a moins de 25 ans, le taux de chômage sur cette tranche d’âge est de l’ordre de 70 à 80 %. Pour ce qui est de la répartition des richesses, il n’y a pratiquement pas de mécanisme de redistribution. Ce sont 5 à 10 % de la population qui profitent de 90 % des richesses. Pour que cette bombe à retardement n’explose pas, il y a lieu d’éviter les distorsions inacceptables entre la croissance économique et la réalité sociale des populations.

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Cameroun, Yaoundé : activité quotidienne à proximité de l’entrée principale de l’hôpital central de Yaoundé. © Matthieu ZELLWEGER/HAYTHAM-REA

 

Pour éviter ce fait négatif et relever les défis économiques qui se présentent à elle, l’Afrique n’a-t-elle pas besoin d’un leadership politique plus affirmé ?

Le leadership politique est essentiel et même crucial par rapport aux populations. Il est nécessaire, à côté du leadership économique matérialisé par la création d’un cadre qui encourage les entreprises locales et leur permet de devenir des champions nationaux ou régionaux, à même de se projeter vers l’international. En protégeant les entreprises locales, nos États contribueraient à encourager ainsi les investisseurs locaux, lesquels non seulement soutiendraient l’économie nationale, mais paieraient aussi des impôts. À côté des leaderships politique et économique, il faut favoriser le leadership social, en donnant aux acteurs de la société civile les moyens de mobiliser les populations au profit du développement du pays.

À la croisée des chemins entre ces trois leaderships, il y a la question du développement endogène que pourrait favoriser la Zone de libre-échange continentale à travers un commerce intra-africain plus dense… 

Absolument. Lorsque vous voyez que le commerce intra-africain selon les régions oscille entre 10 et 20 % pour les meilleurs, et que les économies les plus développées en sont généralement à des taux de 40 à 70 %, selon que l’on est en Asie ou en Europe occidentale, on voit que l’Afrique ne peut pas passer à côté d’une intégration continentale ou régionale. Cela dit, pour concrétiser cette intégration, il y a des préalables. L’accord de libre-échange continental signé à Kigali cette année permet normalement une libre circulation des marchandises.

Mais qu’en est-il sur le terrain pour les personnes ? Beaucoup de pays africains demandent encore des visas à des ­citoyens africains pour entrer sur leur territoire. Et les statistiques montrent qu’il est plus facile pour un Européen de voyager en Afrique sans visa que pour un Africain. Un paradoxe qu’il s’agit de lever pour que l’accord de libre-échange continental puisse fonctionner correctement. Il faut ensuite faire converger les politiques et les stratégies économiques pour éviter que l’ouverture des marchés ne favorise certains pays et n’en désavantage d’autres du fait des structures, du niveau de développement, de celui de la diversification économique, de la compétitivité et de la politique monétaire d’une zone à une autre. Autre piège à éviter pour les pays : être utilisés comme cheval de Troie par les multinationales qui, par dumping, empêcheraient les produits africains d’être sur le marché. Autrement dit, il faut des réponses préalables aux questions suivantes : « Quels sont les produits qui peuvent circuler librement sur le continent ?  » ; « Quel est le taux de transformation que ces produits doivent respecter pour être considérés comme des produits africains ­pouvant circuler librement ? » Plus que jamais, cet accord doit être précisé pour être efficace.

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Tripoli, en Libye : scène de rue dans la ville moderne, rue Al -Kurnis et la mosquée. © DR

Cela amène à parler de la Chine, dont d’aucuns disent qu’elle n’investit pas et se développe au détriment de l’Afrique. Comment pensez-vous que l’Afrique doit se comporter face à la Chine ?

Deux éléments sont à retenir. Le premier, c’est que l’intérêt fort que la Chine a porté à l’Afrique a conduit le reste du monde à redécouvrir et à prendre en considération notre continent et son potentiel extraordinaire de croissance. Le second, c’est que, quoi que l’on dise, la Chine a impulsé pour quelque 100 milliards de dollars d’échanges. Certes, les investissements ne sont pas de ce niveau, mais il serait malhonnête de ne pas reconnaître que nombre d’infrastructures (routes, barrages…) ont été réalisées par les Chinois. Cela dit, on peut effectivement penser que l’Afrique a été loin d’être performante quant à ses stratégies face à la Chine en particulier, et à l’Asie en général. Pour ainsi dire, elle ne les a jamais formulées de manière claire et efficace, au niveau continental, dans un face-à-face Union africaine-Chine, ou au niveau régional dans, par exemple, un face-à-face Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest-Chine. Résultat : partis en ordre dispersé face à la Chine, les pays africains sont passés à côté de beaucoup de points importants non mentionnés dans les cahiers des charges. Ainsi, des dispositions relatives aux transferts de technologies, aux contrats de sous-traitance avec des PME africaines, à l’imposition, à la formation des Africains, etc. Autant de choses qui ont manqué pour que l’Afrique profite mieux de la coopération avec la Chine.

Pourquoi faut-il croire aujourd’hui en l’Afrique ?

L’Afrique a été au cœur de l’histoire de la civilisation universelle. Quand on va à Tombouctou, on voit bien que les sciences ne lui étaient pas étrangères. Quand on étudie le royaume ashanti et l’empire du Ghana, par exemple, on voit bien que des organisations politiques abouties y ont existé. En fait, la démocratie athénienne a existé dans certains de nos empires, sauf qu’elle n’était pas écrite et n’était pas théorisée. Aujourd’hui, la contribution de l’Afrique à l’universel peut être dans les sciences – et ce qui s’est vu à Kigali en mars au Next Einstein Forum le montre bien. Je suis convaincu que l’Afrique va beaucoup apporter au renouveau universel ; et l’humanisme sera au cœur de ce renouveau. De mon point de vue, l’Afrique est bien au rendez-vous de la nouvelle histoire du monde à travers l’humanisme qui la caractérise. Elle possède une créativité extrêmement féconde grâce à sa jeunesse et à une vitalité unique. Dans les années à venir, l’Afrique sera la prochaine destination privilégiée pour vivre.

MALICK DIAWARA