Afrique du Sud : Pravin Gordhan, ce Monsieur Probité à côté de Cyril Ramaphosa

Afrique du Sud

PORTRAIT. À 69 ans, ce ministre d’origine indienne en charge des Entreprises publiques a marqué l’année 2018 par son témoignage devant la commission d’enquête sur la corruption.

En dépit de tous les rebondissements, scandales et révélations, Pravin Gordhan, ancien ministre des Finances, a survécu à l’avant et après-Jacob Zuma. Droits dans ses bottes, l’actuel ministre des Entreprises publiques paraît être « l’arme anticorruption » du président Cyril Ramaphosa. Le chef de l’État l’a tellement bien compris qu’il devrait lui laisser jouer un rôle de premier plan lors de la prochaine campagne électorale. Comment Pravin Gordhan est-il devenu ce ministre si indispensable, crédité par les institutions internationales, bénéficiant d’une aura et d’un parcours politique quasiment sans fautes ?

Un militant de longue date pour la défense des Indiens d’Afrique du Sud

Né en 1949 à Durban, Pravin Gordhan est le pur produit du contexte politique qui a mené l’Afrique du Sud à subir durant 50 ans le joug du régime d’apartheid, avec une majorité de la population privée de ses droits politiques, sociaux et économiques à l’avantage d’une minorité blanche. Influencé par le mouvement de la conscience noire de Steve Biko, il s’engagera durant les années 1970 au sein du Congrès indien du natal (NIC) – mouvement politique ayant pour particularité d’avoir mené en étroite collaboration la lutte antiapartheid avec l’ANC dès les années 1940 –, alors qu’il suit des études en pharmacie à l’université de Westville-Durban – autre bastion des mouvements étudiants de l’époque. Il est également membre du Conseil représentatif des étudiants de l’université, dont il écrira la Constitution et dont il deviendra un des leaders politiques au sein de la direction. Il sera également élu en 1974 à la direction du NIC. Il ne s’arrête pas là, puisqu’il participe très activement aux actions de boycotts et de contestations, ce qui lui vaudra quelques problèmes avec les dirigeants de l’université.

Gordhan est particulièrement reconnu pour son engagement associatif. Durant ses premiers pas dans les milieux associatifs, Pravin Gordhan s’est investi dans la défense de familles indiennes alors victimes de crues, leur assurant une assistance médicale et juridique ainsi qu’une aide dans la township de Phoenix. En 1978, alors que la municipalité de Durban – Durban City Council – s’efforce d’imposer la création d’une ville indienne séparée, Pravin Gordhan et ses camarades à la suite d’une opposition de 18 mois font échouer le projet. Dans la foulée, il participe à la création du Durban Housing Action Committee (DHAC) en 1980, et en deviendra le secrétaire élu. Cette organisation de la société civile ayant pour fait d’arme d’avoir fait à nouveau reculer la municipalité dans son désir d’imposer une augmentation de 15 % des loyers. Le boycott des loyers durant 6 semaines fait que le DHAC obtient la renégociation de tous les loyers.

Un rôle dans la Nouvelle Nation arc-en-ciel

Ce qui est peu connu de Pravin Gordhan est sa proximité avec Jacob Zuma dès le milieu des années 1970. En effet, Gordhan est très rapidement en contact avec les premiers prisonniers politiques libérés de Robben Island, dont Zuma. Cette rencontre va pousser Pravin Gordhan à s’engager clandestinement pour l’ANC. Il participe également à l’organisation des funérailles d’un célèbre avocat des droits de l’homme assassiné. Gordhan posera un acte politique fort en rédigeant et lisant un pamphlet. Il sera arrêté à la fin novembre 1981 et détenu en isolement aux termes d’une loi sur le terrorisme. Libéré de prison, bien qu’assigné à résidence et interdit de tout engagement politique, il s’engage à nouveau en participant à la création d’un Front démocratique uni opposé au régime sud-africain (1983). Il travaille avec Zuma au cours d’activités clandestines menées conjointement par l’ANC et le Parti communiste sud-africain, ce qui lui vaudra d’être à nouveau arrêté en 1990, puis rapidement relâché. Il est également fortement impliqué dans le mouvement syndical, comme Cyril Ramaphosa. Avec la fin de l’apartheid et l’ouverture des négociations, Pravin Gordhan change de « casquette » pour devenir un des meilleurs négociateurs de l’ANC au côté, entre autres, de Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Jacob Zuma et Cyril Ramaphosa.

Gordhan a alors pesé dans les négociations pour une nouvelle Afrique du Sud que nous connaissons aujourd’hui. En effet, dès 1991, il est nommé en tant que représentant des Congrès indiens en Afrique du Sud, responsable de la mise en œuvre de la Convention pour une Afrique du Sud démocratique (Codesa), puis en 1993, nommé au panel de la planification du processus de négociation multi-partite, et enfin de 1993 à 1994, il est le co-président du Comité exécutif de transition qui avait pour tâche de préparer les premières élections démocratiques et multi-raciales de 1994. À cette date, il deviendra pour la première fois de sa vie un membre du nouveau Parlement sud-africain. Son action sera d’ailleurs remarquée en tant que président du Conseil constitutionnel de l’Assemblée nationale dès 1996, qui rédigera la Constitution sud-africaine adoptée à cette date, côtoyant ainsi Cyril Ramaphosa président du Conseil constitutionnel à l’époque. En 1998, il siège comme vice-commissaire au Trésor public sud-africain (South African Revenue Service – Sars) pour devenir en 1999 commissaire du Sars nommé par l’ex-président Thabo Mbeki, jusqu’en 2009 où il intègre le gouvernement Zuma.

Le chemin de croix de Pravin Gordhan sous la mandature de Jacob Zuma…

Si la nomination de Pravin Gordhan au ministère des Finances a grandement été applaudie à l’époque, son parcours au sein du gouvernement Zuma ne peut être qualifié de « long fleuve tranquille ». En le nommant à cette position, Jacob Zuma souhaitait lancer un signe positif et rassurant en direction des agences de notation qui traitaient auparavant avec Trevor Manuel, un ministre tout aussi reconnu et apprécié, car resté en poste plus de dix ans. Le passage de Pravin Gordhan à la tête du Trésor public sud-africain ne pouvait que faire de lui le ministre idéal pour une Afrique du Sud encore en mutation économique.

Cependant, si sur le papier ce dernier est considéré comme le meilleur, pour une minorité – les frères Gupta en l’occurrence – cette nomination n’était pas la bienvenue. Surtout qu’ils avaient en tête de « dépouiller » l’Afrique du Sud dans leurs propres intérêts à travers un vaste système de corruption. Plus que cela, Pravin Gordhan est devenu gênant pour cette famille, parce qu’incorruptible et particulièrement peu enclin à se laisser « capturer », à l’instar de certains de ses collègues ministres, avec une large complaisance du président Zuma. En 2014, dans le gouvernement Zuma II, Pravin Gordhan ne sera pas reconduit à la direction du ministère des Finances, mais « rétrogradé » à celui de la gouvernance coopérative et des affaires traditionnelles, remplacé par un certain Nhlanhla Nene qui sera une des premières personnalités politiques à publiquement dénoncer le système Zupta – State Capture, celui-ci s’étant vu proposer une forte somme d’argent par les Gupta. Il perdra sa position en 2015 au profit d’un illustre inconnu, mais marionnette des frères Gupta : David van Rooyen. Perçue comme scandaleuse, cette nomination « incongrue » provoqua des réactions très négatives des marchés financiers, faisant perdre en 48 heures des milliards de rands et 100 milliards de rands à la Corporation publique d’investissement. Zuma n’a pas d’autre choix que de rappeler Pravin Gordhan pour reprendre son ancienne position, de laquelle il sera à nouveau renvoyé en 2017, sous la pression des frères Gupta.

… à sa revanche avec Cyril Ramaphosa

Cette dernière humiliation n’est pas uniquement celle d’un homme intègre, mais également celle de tout un pays, victime à l’époque d’un vaste système de corruption qui consistait en un réseau de transactions financières illicites de l’Afrique du Sud vers les paradis fiscaux, au profit des frères Gupta et de Zuma et son entourage. Les Sud-Africains découvrent avec stupeur le manque à gagner financier. Pravin Gordhan à partir de 2017 n’aura de cesse de dénoncer la corruption et ses méfaits sur l’ensemble de la société sud-africaine, se faisant ainsi des ennemis à la fois dans son propre camp mais aussi à l’extérieur.

Avec le changement de contexte politique, dû à la démission de Jacob Zuma et l’arrivée de Cyril Ramaphosa, Pravin Gordhan est à nouveau gratifié d’une position-clé dans le dispositif anticorruption du nouveau président. Il est nommé au ministère des Entreprises publiques et a désormais la charge de remettre en ordre de marche les entreprises d’État qui elles-mêmes ont été « capturées » par les frères Gupta et qui ont perdu des sommes faramineuses d’argent, privant ainsi l’ensemble de la population sud-africaine d’un secteur public de qualité ; l’entreprise d’électricité Eskom étant un des exemples les plus probants.

Pravin Gordhan face à ses détracteurs

Pravin Gordhan, alors ministre des Finances pour la seconde fois en 2016, se retrouve sous les attaques – sans doute avec la « bénédiction » de Zuma – d’une agence anticorruption sud-africaine pour avoir mis en place une unité d’espionnage au sein du Sars (South African Revenue Service est le service des recettes du gouvernement sud-africain, NDLR) sans aval du ministère et du bureau directeur. Une information qui, à terme, s’est révélée fausse. Par la suite, il est accusé d’avoir mis en pré-retraite des hauts fonctionnaires du Sars afin de les recruter en tant que consultants. Ces attaques successives n’ont prouvé qu’une chose : que Pravin Gordhan a toujours gêné pour avoir refusé de favoriser à la fois les Gupta et le président dans leurs activités de corruption.

Aujourd’hui, les attaques que subit Pravin Gordhan viennent de l’opposition, et particulièrement du populiste Julius Malema, prenant des proportions très préoccupantes car teintées de racisme anti-communauté indienne, dont le ministre des Entreprises est issu, jusqu’à la fabrication d’informations fausses sur le ministre lui-même et des membres de sa famille accusés injustement de corruption. D’après de nombreux commentateurs, ces attaques laissent penser que Julius Malema a sans doute, lui aussi, des choses à cacher. Cependant, le ministre étant particulièrement apprécié, il bénéficie d’un capital sympathie plutôt conséquent dans l’opinion publique. À la veille des élections sud-africaines, nous serions bien avisés d’observer l’ascension de Pravin Gordhan dans le prochain gouvernement Ramaphosa.

Tourner le dos à 2018, année marquée par les scandales et la chute de l’ex-président Zuma

En attendant, il y a lieu de tourner le dos à l’année 2018, largement marquée par un changement du contexte politique sud-africain et une redistribution des cartes entre les partis politiques majeurs du pays notamment l’ANC parti de gouvernement, et les deux principaux partis d’opposition – la Democratic Alliance et le Economic Freedom Fighter (EFF) du « controversé » Julius Malema. 2018 a aussi été l’année qui a vu la chute de Jacob Zuma. Ayant soutenu Nkosazana Dlamini-Zuma lors des élections du parti en décembre 2017, l’ex-président a dû reconnaître « par procuration » sa défaite face à celui qui allait le remplacer à la tête du pays en février 2018 : Cyril Ramaphosa. En devenant président de l’ANC, l’ex-syndicaliste, devenu richissime patron, s’assurait ainsi la présidence de l’Afrique du Sud, à la suite de la démission de son prédécesseur. 2018, c’est malheureusement aussi la montée d’un populisme teinté de racisme en Afrique du Sud, racisme dont le pays n’avait pas besoin. Julius Malema et ses camarades en sont devenus les champions. Quand ils ne s’attaquent pas à la communauté blanche, ils s’en prennent régulièrement aux Indiens du pays, donc à des personnalités comme Pravin Gordhan. Aussitôt arrivé au pouvoir, Cyril Ramaphosa a lancé l’un des chantiers les plus importants de 2018, avec la mise en route officielle du processus pour la concrétisation d’une réforme agraire si longtemps promise. Enfin 2018 aura été l’année des scandales, avec les débuts de la Commission d’enquête sur le State Capture qu’il est inutile de présenter, ce scandale ayant touché les plus hautes sphères durant la mandature de Jacob Zuma, lui-même acteur actif et complice des frères Gupta. Dans un tel contexte, avoir Pravin Gordhan à ses côtés est un des meilleurs atouts de Ramaphosa dans une année électorale qui ne sera pas de tout repos.